Le bracelet électronique, disposition adoptée fin 1997 par le Parlement français, fait actuellement líobjet díune grande concertation entre administration pénitentiaire et organisations syndicales. Dans le même temps, le texte régissant ce dispositif de surveillance passe en deuxième lecture devant le Sénat. Líutilisation même de ce nouveau mode de surveillance níest-il pas attentatoire aux libertés élémentaires de tous ?
*
LE BRACELET ELECTRONIQUE : ALTERNATIVE NOVATRICE A L'EMPRISONNEMENT OU
NOUVELLE ARME DU CONTROLE SOCIAL ?
"Ce qui est essentiel, ce n'est pas d'imaginer un mode de punition qui
serait particulièrement doux, acceptable ou efficace... la question qu'il faut
se poser est celle-ci : - Est-ce qu'on peut effectivement concevoir une société
dans laquelle le pouvoir n'ait pas besoin d'illégalisme".
Michel Foucault
Montréal, le 15 mars 1976.
-INTRODUCTION-
En France, la fonction punitive, monopole de l'Etat est confrontée
à une crise grave, qui frappe aussi bien le pouvoir judiciaire que
l'administration pénale. Un profond malaise a gagné la magistrature, qui se
trouve désemparée face à une augmentation et une diversification des affaires à
trancher. Elle sollicite donc régulièrement le législateur, afin qu'il mette en
branle une véritable réforme des procédures judiciaires.
Les
institutions pénitentiaires connaissent également une situation critique. Alors
que les maisons d'arrêt et les centrales disposaient de 48.890 places au 1er
juillet 1995, elles accueillaient en réalité 58.170 détenus , battant ainsi le
triste record de la population carcérale enregistrée en France depuis la
création des statistiques pénitentiaires en 1852 (à l'exception des "années
d'épuration" consécutives à la Seconde Guerre mondiale).
Cet état de
fait hypothèque les chances de satisfaire aux deux objectifs que la loi assigne
aux prisons : tenir à l'écart et d'une manière sûre les délinquants et aussi les
préparer à une réinsertion dans la société.
D'une part la sécurité est
de moins en moins facilement assurée. Le rapport entre les surveillants et les
détenus n'est plus que de un à trente-cinq, ce qui facilite les possibilités
d'évasion. D'autre part les prisonniers vivent dans des conditions de plus
en plus inacceptables. Surpopulation, vétusté et promiscuité au sein des
institutions françaises sont régulièrement dénoncées par l'Observatoire
International des Prisons (OIP). Cette situation génère les
explosions de violence. Ainsi, la mise à sac de la prison de Dijon en avril 1996
illustra le désarroi d'une population privée de tout autre moyen d'expression .
Plus inquiétant encore, si les prisons françaises éprouvent un mal
croissant à mener à bien leur mission sécuritaire, leur faillite est totale sur
le plan de la réinsertion, puisque 70% des détenus récidivent !
Pour faire face à ces difficultés, les pouvoirs publics souhaitent
recourir à des peines qui ne supposent pas l'emprisonnement. Ainsi, dans le
cadre d'une mission d'étude sur la mise en place "d'une véritable politique de
prévention de la récidive" que lui avait confié le Premier ministre, le sénateur
Guy Cabanel a rendu le 4 août 1995 un rapport d'orientation proposant notamment
l'Assignation à Domicile sous Surveillance Electronique (ADSE), c'est-à-dire le
placement sous surveillance par le biais d'un bracelet électronique.
S'inspirant des expériences américaines, canadiennes et suédoises, le
sénateur proposa alors aux parlementaires de faire porter à des condamnés
volontaires un bracelet émetteur d'un signal permettant à un ordinateur de le
localiser en permanence. Si cette proposition retint immédiatement
l'attention du ministre de la Justice , elle ne connut toutefois pas le même
succès auprès des journaux nationaux. En effet, aucun ne jugea alors bon de
tenir au courant ses lecteurs du contenu de ce rapport. Seul le Dauphiné Libéré,
dans son édition du 11 mai 1995, évoqua sur un ton descriptif le travail de Guy
Cabanel, pour l'unique raison que celui-ci était sénateur UDF de l'Isère .
Faut-il en conclure que ceux qui se posent généralement en gardiens des
libertés publiques n'aperçoivent aucun risque de dérive ? La possibilité
que des hommes vivent au sein de la société tout en étant surveillés en
permanence n'insurge-t'il aucune conscience ? Personne ne s'inquiètent-ils donc
de cette atteinte au respect de la vie privée ?
Pourtant en 1990 déjà,
évoquant cette alternative à l'incarcération Raymond Legeais, professeur de
droit pénal déclarait avec bonne conscience :
"Accepterons-nous qu'une mise en liberté soit décidée à la condition qu'un contrôle électronique permette de localiser partout, on parlait poétiquement naguère de "suivre à la trace", celui dont le retour à la vie sociale parait justifier encore beaucoup de vigilance. Notre sensibilité est pointilleuse sur les droits de l'homme" .
Afin d'étudier les enjeux consécutifs à l'adoption par les
parlementaires, le 12 décembre 1997, du bracelet électronique en France, nous
n'adopterons pas une démarche juridique, mais une analyse plus généalogique, en
tentant de retrouver les racines du principe d'alternative à la prison. Dans
cette optique, nous nous référerons à ce que l'on peut appeler "le cycle
carcéral" dans l'oeuvre de Michel Foucault. C'est-à-dire les ouvrages, les
tables rondes et les interviews que le co-fondateur du "Groupe d'Information sur
les Prisons" (GIP), consacra à ce sujet. Nous réserverons une attention toute
particulière à Surveiller et Punir, paru en 1975, dans lequel Michel Foucault
étudia un moment crucial de l'histoire de la répression : celui où on s'est
aperçu qu'il était selon "l'économie du pouvoir, plus efficace et plus rentable
de surveiller que de punir" .
Certes, la pensée de Michel Foucault
est sujette à de mul-tiples remises en cause, ses détracteurs faisant notamment
valoir qu'il n'a donné qu'une des lectures possibles de l'institution carcérale.
Conscient de ce fait, nous choisirons malgré tout son approche. En effet, notre
choix partial nous permettra d'élaborer un cadre conceptuel pour une analyse
originale des problèmes liés aux peines substitutives à l'emprisonnement, et
plus précisément à la pratique du placement sous surveillance électronique.
Dans cette optique, nous apporterons des éléments de réponse à deux
questions centrales :
- Quels est l'utilité et l'impact des alternatives à la prison ?
-
Quelles menaces spécifiques la surveillance par bracelet électronique peut
engendrer ?
Pour ce faire, nous étudierons tout d'abord les enjeux des formes alternatives à l'emprisonnement dans le système pénal français, c'est-à-dire leur portée pénale, économique et politique.
Une fois l'ADSE clairement ressituée dans son con-texte, nous tenterons
d'évaluer dans une posture "foucaldienne", l'incidence de ce mode de
surveillance en terme d'économie et de microphysique du pouvoir, ainsi que ses
conséquences hypothétiques sur la société française.
Première Partie : Les alternatives dans le système pénal français :"une
solution miracle aux problèmes des prisons"
-CHAPITRE I- COMMENT VIDER LES PRISONS FRANÇAISES ?
La surpopulation des prisons à hauteur de 115% de leurs capacités, est
le mal premier du système carcéral français. Au rythme actuel, on estime qu'il y
aura 79.000 détenus en l'an 2000.
De plus en plus régulièrement le personnel
pénitentiaire se met en grève, afin d'attirer l'attention du législateur.
En l'état, ce phénomène, qui s'aggrave régulièrement depuis vingt ans,
ne peut se résoudre que par trois initiatives :
- Soit on augmente le
nombre de places disponibles.
- Soit on accorde aux prisonniers des
remises de peine.
- Soit enfin on réduit le nombre de condamnés à
des peines de pri-son ferme.
Les
pouvoirs publics ont évidemment tentés de jouer sur tous les tableaux.
Section 1 : L'échec des solutions "classiques"
Des projets ambitieux de construction de prison ont été initiés au
milieux des années quatre-vingt. Cependant, le "Programme 13.000" du garde des
Sceaux Albin Chalandon n'a pas suffit à régler le problème. Les treize mille
places créées ont été rapidement digérées par le système.
On a
également espéré désengorger les prisons par le biais de libération anticipées
ou conditionnelles, de remise de peine et de grâces présidentielles, mais cette
politique revêt encore une ampleur minime. Il est en effet difficile d'envisager
des réductions de peine pour les infraction les plus graves. Or, en vingt ans,
le nombre de condamnés à des peines de dix à vingt ans ou à perpétuité a doublé.
Cette catégorie de détenus participe activement au phénomène de surpopulation.
Dès lors, il est illusoire d'espérer juguler le problème en vidant les prisons.
C'est pourquoi des efforts particuliers ont été faits pour trouver des
alternatives à l'emprisonnement. Certains sont persuadés que la mise en place
d'un éventail toujours plus large de peines ne recourant pas à l'enfermement est
la parade efficace, qui de surcroît évite la récidive.
Section 2 : L'alternative, un palliatif économique
à
l'emprisonnement
Le principe d'alternative à l'emprisonnement est né en 1958. Cependant,
il n'a vraiment pris son essor qu'à partir de l'année 1975, date à laquelle le
nombre de condamnations à des peines de prison ferme commençait à croître. Bien
qu'il ne soit pas de notre propos d'établir une chronologie des différentes
solutions dites "alternatives", nous allons tenter de comprendre dans quelle
mesure, elles ont été conçues depuis toujours comme une solution miracle au maux
de la prison.
Ainsi que nous l'étudierons, le législateur, qui
détermine l'éventail des peines, parmi lequel le juge choisit, est confronté à
une multiplicité des enjeux. D'une part, il doit tout d'abord combler les
attentes de l'administration pénale. D'autre part, il doit prendre en compte
l'aspect politique du problème. C'est à dire ju-ger des peines qui seront, en
fonction de sa sensibilité, les plus adaptées à la société.
Le
représentant de la souveraineté nationale qui se penche sur la question est vite
confronté à un problème d'ordre politique, mais aussi et surtout à une
contrainte économique. En effet, il doit déterminer les crédits à allouer au
système carcéral, à une époque où tous les budgets ont tendance à diminuer.I.
Sous la pression de l'administration carcérale :
la
mise en place des alternatives
Pour répondre efficacement aux attentes de l'administration
pénale, l'Etat a choisit de favoriser les peines alternatives.
Le
nombre de condamnés derrière les barreaux n'est pourtant pas le principal
facteur de surpopulation. Le système judiciaire français est avant tout victime
de son mode de fonctionnement inquisitoire, institué par l'ordonnance de
Villers-Cotterêts en 1539. Contrairement au système accusatoire, il permet la
mise en détention d'individus en attente de jugement. Ce sont en réalité les
citoyens non jugés, et donc non coupables, qui sont la première cause de
surpeuplement des prisons françaises. Ce travers inquiétant de notre justice est
symbolisé par un chiffre : en 1995, 42% des détenus étaient en attente de
jugement.
Pour mettre un terme à cette pratique, il faudrait soit qu'à
l'instar des Anglais nous adoptions une sorte d'Habeas corpus, soit ce qui est
plus souhaitable, que nous adoptions à l'image de l'Italie le modèle
accusatoire, reniant ainsi notre tradition inquisitoire. A défaut de prendre ces
mesures, il serait au moins souhaitable de réduire la durée d'instruction des
dossiers.
Dans l'attente de tels changements, tant attendus par
certains magis-trats, le législateur a tenté de réglementer cette pratique.
Ainsi, le 17 juillet 1970, le Parlement supprimait la "détention préventive",
instituant deux sortes de con-trôle dans l'attente du procès. D'une part le
contrôle judiciaire, c'est-à-dire une vision socio-éducative, qui ne nécessite
pas l'emprisonnement. D'autre part, la détention provisoire, qui selon la loi,
et en accord avec la Convention des Droits de l'Homme, est une mesure
exceptionnelle. L'échec de cette disposition est aujourd'hui patent puisque
chaque année 90.000 individus font l'objet de cette exception.
Incapable de régler ce problème central, qui permettrai de désengorger
nos prisons et de rendre notre justice plus humaine, le législateur s'est donc
attaché aux peines que l'on pourrait appliquer aux petits délits en substitution
à la prison. Cette volonté de ne pas sanctionner les petites infractions par une
incarcération systématique est ancienne.
En 1891 déjà, était institué
le sursis à exécution de peine, l'alternative la plus évidente à
l'emprisonnement. Cette décision permit de mettre un terme aux peines courtes,
qui se mesuraient alors en jours. Ce principe c'est peu à peu étendu à des
peines plus longues, puis s'est complété du principe de dispense de peine. En
1986, le sursis touchait un tiers des peines, si l'on considère les sursis
simples et les sursis avec mise à l'épreuve. Le principe de l'amende (ou du jour
amende) a également constitué une solution pour éviter la mise en détention.
En 1975, poursuivant cette recherche d'alternatives, les
parlementaires mirent en place le principe de peine de substitution.
Celles-ci se déclinent aujourd'hui encore par la privation de certaines
libertés. En plus de la privation des droit civiques ont peut également décider
à titre de sanction les interdictions de conduire, de pratiquer son activité
professionnelle, ou encore prononcer un interdit bancaire...
Enfin, en
1985, l'introduction du Travail d'Intérêt Général (TIG) semblait être une étape
nouvelle dans la recherche d'une al-ternative à la prison. En fournissant un
certain nombre d'heures de travail gratuit à la collectivité, le condamné devait
pouvoir dédommager la société et aussi se réinsérer.
Nous venons de le
voir brièvement le législateur, qui reste attentif aux attentes de
l'administration carcérale, a tenté de trouver des solutions à la surpopulation
de ses prisons. Incapable d'apporter une réponse efficace au problème de la
détention provisoire, ou de construire d'avantage d'institutions pénitentiaires,
il s'est mis a rechercher des peines de substitution. Celles-ci sont destinées
aux "courtes peines".
Cette politique s'explique par le coût
relativement faible de telles mesures, plus que par des préoccupations de
réinsertion.
II. L'adoption des alternatives :
un
choix économique plus que politique
L'un des enjeux fondamentaux des peines alternatives est le fait que le
législateur est également un homme politique. En effet, les discussions
parlementaires sur les réformes du code pénal font bien souvent apparaître de
profonds clivages idéologiques. On se souviendra à titre d'exemple que
l'abolition de la peine de mort avait suscité des divisions profondes, qui ne
suivaient pas toujours les clivages partisans.
En réalité les critères
économiques priment sur les considérations sociales ou politique. Pour s'en
convaincre, il convient de prendre en compte le lien qui unit un élu, qui
soumet régulièrement son mandat à réitération, à la population carcérale.
Dans une optique purement réaliste, il peut considérer que les
individus en prise avec le système judiciaire sont tout d'abord peu nombreux (un
français sur mille) et qu'ils ne sont pas tous français (30% des incarcérés sont
étrangers). D'autre part cette population captive est privée de ses droits
civiques et de toute au-tre forme d'expression traditionnelle. Dès lors, les
condamnés constituent sur le "marché politique" une population de faible poids.
C'est pourquoi, pour satisfaire son électorat, il suffit à un élu de répondre
aux aspirations sécuritaires à moindre coût.
Les parlementaires
prennent donc des décisions sous contrainte économique pour résoudre le problème
de la surpopulation carcérale. Ainsi, la solution la plus simple serait la
construction de nouvelles prisons. Cependant, le coût de telles construc-tions
constitue un véritable frein, surtout quand le budget de la justice fait l'objet
chaque année de coupes sombres. Selon Guy Cabanel, chaque nouvelle place en
prison nécessite investissement de 500.000 F. Dans ce sens, le rapport
parlementaire Bonnemaison a fixé entre 370 et 400 F le prix d'une journée de
détention par prisonnier.
Devant de telles sommes, le législateur
réfléchit avant d'ordonner une nouvelle campagne de construction. Celle qu'avait
initié le garde des Sceaux Albin Chalendon, en 1986, connut sous le nom de
"Programme 13000", n'a pas suffit. Pourtant, il pensait avoir trouvé une
solution en confiant la gestion d'institutions pénitentiai-res à des entreprises
privées ; ainsi Dumez, filiale de la Lyonnaise des Eaux, gère depuis lors la
prison de Villefranche-sur-Saône.
Le succès des alternatives à
l'incarcération dans les discussions parlementaires, s'explique donc par
leurs coûts de fonctionnement nettement inférieur à la détention. En
effet, interdire une activité à un individu ou lui faire réaliser un travail
pour la collectivité sont des mesures bien moins coûteuses que l'internement. Un
exemple viendra nous convaincre de cette réalité, celui de l'adoption en 1985
des TIG à l'unanimité des parlementaires. Cette alternative qui paraissait si
peu coûteuse emporta tous les suffrages, dépassant les clivages idéologiques, en
dépit des avis de spécialistes qui souhaitaient fixer un certain nombre de
prérec-quis, afin de garantir le succès et la pleine efficacité de la mesure.
Section 3 : Le bilan contrasté des alternatives à l'emprisonnement en France
Au delà des considérations économiques politiques ou sociales, les
alternatives induisent un véritable risque juridique.
I. Un risque juridique : le morcellement du pouvoir
de juger
En 1990 déjà, Mireille Delmas-Marty, professeur de Droit et membre de la commission de révision du code pénal considérait que :
"La notion de substitut à l'emprisonnement, laissé à l'appréciation du juge rend plus apparente l'antinomie entre l'individualisation des peines et leur légalité" .
En effet, au sens strict la légalité des peines suppose une
quasi-fixité du "catalogue légal", afin que la justice apparaisse égale pour
tous. Or, le principe d'individualisation laisse au juge un certain choix. Tant
que cette marge s'applique à la mesure de la peine (circonstances
atténuantes...) ou à la modalité d'exécution (sursis), l'opposition reste peu
visible. Cependant, dès lors que le magistrat peut également modifier la peine
dans sa nature, en remplaçant l'emprisonnement par une interdiction ou des
heures de TIG, le système juridique français se rapproche du point de rupture.
Un véritable risque existe de voir attribuer les peines alternatives à
une catégorie de la population pénale. Les conclusions d'une étude menées par R.
Castel aux Etats-Unis dans les années soixante-dix illustrent ce danger. En
effet, au terme de ses travaux, le sociologue américain avait remarqué que les
Blancs étaient souvent condamnés à des mesures alternatives, les Noirs
continuant à aller en prison.
II. Un bilan social peu convaincant
Au delà des nombreuses critiques formelles que l'on peut adresser aux
peines alternatives, il convient de constater que le bilan de leur usage n'est
pas particulièrement satisfaisant d'un point de vue pénal.
D'une part,
les alternatives n'ont pas "vidé" les prisons, car elles restent relativement
peu employées par les magistrats. Ainsi, les peines de substitution prévues par
la loi de 1975 ont peu d'impact. Les interdictions d'exercer certaines activités
et autres confiscations n'ont pas réellement pris dans l'ordre symbolique
l'image d'une peine.
Avec moins de 1% des condamnations le principe
des jours amendes est lui aussi dans une situation d'échec. Par ailleurs, on
hésite en France à recourir au principe de l'amende afin de ne pas confondre
argent et justice. Même les fameux TIG, qui avaient semblé au législateur une
solution providentielle, ne font pas recette. Après dix ans d'existence, ils ne
représentaient, en 1995, que 3% de l'ensemble des condamnations annuelles.
Seules les mises à l'épreuve et plus encore les sursis (près de 30% des
condamnations) sont réellement utilisés en nombre.
D'autre part les
conclusions du rapport Castel, que nous avons déjà évoqué, avaient prouvé que
les taux de récidive étaient sensiblement les mêmes chez les condamnés à
l'emprisonnement ferme et chez les "bénéficiaires de peines alternatives". Ce
qui laisse penser que les peines alternatives sont tout comme la prison un échec
social.
*
En France, tout comme
en Allemagne, en Angleterre ou aux Etats-Unis, le bilan des alternatives à
l'emprisonnement est très contrasté : leur succès économique cache difficilement
leurs échecs sociaux.
Cependant, l'Etat français afin de régler en
surface le problème de son système juridique a donc décidé de promouvoir les
mesures au moindre coût, tout en arguant que le faible que les alternatives à la
pri-son sauraient mieux réinsérer les individus. Cependant, cette politique a
très vite trouvé ses détracteurs... notamment en la per-sonne de Michel
Foucault.
-CHAPITRE II- LES ALTERNATIVES : MOYEN ECONOMIQUE DE REPRODUIRE
LES CADRES DE LA PRISON EN MILIEU OUVERT ?
Michel Foucault dans son entreprise d'analyse généalogique et
archéologique de notre société a réfléchit à l'origine et l'uti-lité du système
pénitentiaire. Après le malade et le fou, il s'est préoccupé du sort des
criminels à travers les âges. Manifestant un intérêt particulier à ce sujet, il
réalisa dans le cadre de son séminaire au Collège de France un ouvrage : Moi
Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma soeur et mon frère... Il écrivit
également en collaboration avec Arlette Farge Le désordre des familles en 1982.
Il fut aussi avec Pierre Vidal-Naquet et Jean-Marie Domenach à l'origine du
Groupe d'Information sur les Prisons (GIP). Cette association souhai-tait donner
la parole aux prisonniers, afin qu'ils puissent avoir le droit à la parole et
ainsi dénoncer ce qui était intolérable au sein de nos institutions.
Cette expérience l'incita à écrire Surveiller et Punir, "un livre né
des luttes et destiné à y retourner". Une oeuvre qui sera très contestée, mais
qui fait aujourd'hui encore référence, au sens ou il faut se positionner par
rapport à elle. Tout naturelle-ment, il fut invité à exprimer son opinion sur
les formes alternatives à l'emprisonnement qui se mettaient en place à l'époque.
Le 15 mars 1976, il prononça à l'université de Montréal une conférence
sur ce sujet, qu'il convient d'analyser avec la plus grande attention. En effet,
bien que beaucoup d'autres alternatives soient apparues depuis son intervention,
ses conclusions restent pertinentes.
Sur ce problème, Michel Foucault
adopta, comme à son habitude, une démarche tout à fait originale que nous
retracerons en trois temps.
Tout d'abord nous verrons que dans
son raisonnement la recherche d'alternatives ne consacrait pas l'échec de la
prison comme il est courant de le penser.
D'autre part les
alternatives n'étaient pas, à son sens, novatrices mais ne faisaient selon ses
propres termes que reproduire "les vieilles fonctions carcérales" .
Enfin, les alternatives représentaient, à ses yeux, un risque
potentiel pour l'ensemble des individus.
Section 1 : "La prison c'est l'illégalisme
institution-nalisé" .
La prison n'a pas échouée. C'est sur ce constat que Michel Foucault
appuyait sa réflexion. En effet, il partait du postulat que le rôle de la prison
était moins de réinsérer, que de surveiller et surtout rendre ren-table
les "illégalismes".
Dans Surveiller et Punir, il démontra comment la
prison s'imposa au cours du XVIIIème siècle. Si sous l'Ancien Régime, la société
manifestait une certaine tolérance vis-à-vis de l'illégalisme, il en alla tout
autrement avec l'avènement de la bourgeoisie au pouvoir. Celle-ci rompit avec le
supplice, cérémonial qui marquait la puissance du souverain sur le corps du
condamné. "La punition a cessé peu à peu d'être une scène" écrivit Michel
Foucault, constatant la naissance de la société de surveillance.
La
prison s'imposa à l'époque comme une alternative au châtiment. L'Etat humanisa
les peines, dans le but d'économiser le pouvoir de châtier et ainsi mieux
l'utiliser. C'est dans cette optique que Michel Foucault a analysé
l'oeuvre de Beccaria, un des grands réformateur. Cette meilleure gestion du
pouvoir de punir répondait en réalité à la volonté de mieux quadriller la
société. A ses yeux, le Panopticon, l'invention architecturale de Jeremy
Bentham, illustrait tout à fait ce projet de société disciplinaire. Il
permettait une surveillance à la fois globale et individualisante. Celui-ci
reposait sur un mode de surveillance économique : chaque prisonnier devenant un
surveillant. Mode de surveillance également discret, puisque son arme était le
regard. Ce procédé lui permit de raisonner en terme de "microphysique du
pouvoir".
Ce projet de société de surveillance devait naturellement
s'appuyer sur une institution coercitive puissante : la prison. Celle-ci allait
évoluer dans une duplicité de buts, d'une part surveiller, de l'autre réinsérer.
Ainsi, selon que l'on considère l'un ou l'autre des objectifs, la prison a soit
échouée, soit réussie. Certes le dressage de l'individu n'a jamais réellement
fonctionné, mais le système carcéral à joué pour le pouvoir bourgeois un rôle
plus rentable.
En effet, la prison en favorisant la récidive permit de
structurer de délimiter une population spécifique : les délinquants. Ceux-ci
pratiquaient les "illégalismes populaires", dont le vol, qui enfreint la règle
d'or de la bourgeoisie : le respect de la propriété privée. La prison,
lieu de violation des droits permanent, s'imposa peu à peu comme le foyer des
illégalismes.
Cette population délinquante fut structurée selon Michel
Foucault au seul profit du pouvoir.
D'une part la crainte du criminel,
développée par la littérature bourgeoise du XXème siècle, justifiait la police
et donc permettait de renforcer la surveillance sur l'ensemble de la
société. D'autre part la délinquance représentait un réservoir de petits
voyous, d'hommes de mains, pouvant servir l'Etat à discrétion. Ainsi, ils furent
employés pour gérer la prostitution, activité fort lucrative. Certains devinrent
des briseur de grèves ou encore des auxiliaires de police, à l'instar de Vidocq,
ancien bagnard devenu chef de la Sûreté sous Charles X. Plus proche de nous, le
Service d'Action Civique (SAC) ou encore les colleurs d'affiche en période
électorale nous rappelle à quel point le pouvoir politique sait recourir à des
individus réprouvés par la loi.
La société bourgeoise nécessita donc
"un réservoir d'illégalisme", dont elle su tirer, pendant longtemps, le plus
grand profit. Selon Michel Foucault, la prison, "école de la récidive",
réussit pleinement, puisqu'elle permit une structuration efficace de la
délinquance.
Or, le vol traditionnel est aujourd'hui pris en compte
par des calculs complexes : on prend aujourd'hui mieux en compte le rapport
entre le coût de la répression et la perte occasionnée par le vol. De plus, les
grands voleurs n'ont plus forcément le profil du délinquant. Le marché du sexe
n'est plus organisé autour de la prostitution mais de la pornogra-phie, de la
sexologie... Activités qui ne nécessitent plus l'utilisation de repris de
justice.
Ainsi, selon Michel Foucault, i l ne fallait pas considérer
la recherche d'alternative à la prison comme la preuve de son échec. Les
alternatives apparurent quand le pouvoir bourgeois, pour des raisons
structurelles, eut moins peur du vol et moins besoin de délinquants.
Section 2 : Les alternatives reproduisent "les
vieilles fonctions
carcérales" en milieu ouvert
Dans ce contexte de perte d'intérêt de la prison aux yeux du pouvoir, on envisagea d'abolir ses murs et de trouver des alternatives. Celles-ci n'eurent toutefois rien de révolutionnaire, puisqu'elles utilisèrent les méthodes de réinsertion déjà pratiquées au sein de la prison. Ainsi, Michel Foucault déclara :
"Premièrement faire régresser la prison, diminuer le nombre des prisonniers, modifier le fonctionnement des prisons... Ce n'est pas mal, c'est même bien, c'est même nécessaire. Mais qu'on se dise bien que cette dénonciation de la prison, que cette entreprise pour faire régresser la prison, ou lui donner comme on dit des alternatives, ce n'est ni révolutionnaire ni contestataire, ni même progressiste... Ca peut être si on n'en prend pas garde une certaine manière de faire fonctionner en quelque sorte à l'état libre les fonctions carcérales..." .
La position de Michel Foucault était complexe. S'il considérait que les
alternatives représentaient un progrès pour la condition de vie des prisonniers,
il restait malgré tout méfiant.
Son scepticisme était lié à sa volonté
de réviser en profondeur "les règles du jeu", donc il ne pouvait pas se
contenter d'un changement en surface la prison. D'ailleurs, il ne voyait dans
les alternatives aucune solution nouvelle aux problèmes de réinsertion. Ainsi en
1976, il déclara à l'occasion d'une conférence sur les peines alternatives à
l'emprisonnement :
"Ce sont les vieilles fonctions carcérales que l'on essaie maintenant de faire fonctionner à partir d'institutions qui ne ressemblent plus exactement à la prison" .
Il semble que les peines alternatives proposées depuis lors, soient
dans le droit fil de son analyse, en s'appuyant sur l'autopunition, le travail
et la famille comme instruments de la réinsertion. En effet, l'autopunition est
aujourd'hui encore un élément incontournable des peines alternatives. On cherche
à faire participer le détenu, en lui faisant accepter la sanction. Il est par
exemple appelé à négocier le mode d'application de celle-ci... Cette pratique
était déjà à l'oeuvre au sein des prisons, par le biais des conseils de
prisonniers et du principe d'individualisation des peines, afin que chaque
détenu se sente responsable de son sort.
Le principe de
refamilliarisation, qui au XIXème siècle était tenu par les aumôniers, est
toujours présent. On espère aujourd'hui que les peines alternatives, les Travaux
d'Intérêt Général (TIG), les interdictions diverses, les amendes en évitant la
mise en détention, permettront de ne pas rompre avec le noyau familial, garant
d'ordre social.
Enfin, le travail, reste au coeur du principe
d'alternative. Depuis longtemps il considéré comme la réponse essentielle à
l'in-fraction, selon l'idée que "l'oisiveté est la cause générale de la plupart
des crimes" . Ainsi, on a pensé que par le travail le délinquant pourrait se
dédommager envers la société. Aussi, s'inspirant du travail carcéral
obliga-toire, mais sans intérêt, le législateur à crû trouver la solution à la
réinsertion par le biais des TIG.
Il semble que les craintes de Michel
Foucault se soient réalisées à travers les alternatives mise en place depuis sa
conférence. Si elles améliorent les conditions de vie des condamnés, elles ne
font en réalité que reproduire des schémas de réinsertion en milieu ouvert, qui
ont déjà démontré leur inefficacité.
Section 3 : Les alternatives, un risque potentiel
pour toute la société
Selon Michel Foucault, les alternatives à l'emprisonnement représentaient un risque pour la société dans son ensemble : celui d'accroître le contrôle social, de parachever la société de surveillance. Cette crainte d'un sur-pouvoir pénal en dehors de ses murs, il l'exprima de la sorte :
"Imposer une dette à un individu, lui supprimer un certain nombre de
libertés, comme celle de se déplacer, c'est encore une fois une certaine manière
de le fixer, de l'immobiliser, de le rendre dépendant, de l'épingler à une
obligation de travail, une obligation de production, ou une obligation de vie de
famille. C'est surtout enfin autant de manières de diffuser hors de la prison
des fonctions de surveillance, qui vont maintenant s'exercer non plus simplement
sur l'individu enfermé..., mais qui vont se répandre sur l'individu dans sa vie
apparemment libre" .
*
Bien que considérant les alternatives à l'empri-sonnement comme plus
adaptées à notre époque que la prison, Michel Foucault leurs opposait un certain
nombre de ré-serves. En effet, il fut l'un des premier à comprendre que faire
tomber les murs de la prison permettrait d'étendre à la société dans son
ensemble, les atteintes aux droits, qui se manifestent en permanence au sein du
milieu carcéral.
Cette crainte alors hypothétique renouait avec les
sombres prédictions de George Orwell dans 1984. Aujourd'hui, la possibilité de
mettre sur pied un "Big Brother" omniscient existe dès lors que l'on met la
technique au service du pouvoir. C'est ce que nous allons à présent évoquer à
travers la proposition de surveillance par bracelet électronique.
Seconde Partie : La surveillance par bracelet électronique, une procédure
aux multiples enjeux
-Chapitre I-
LE BRACELET ELECTRONIQUE,
UNE ALTERNATIVE NOVATRICE ?
Malgré les nombreuses critiques et le bilan peu convaincant des peines
alternatives, l'Etat continue à considérer Ces mesures comme des solutions
possible aux maux des prisons. Incapable, d'une part de régler les
problèmes sociaux qui engendrent directement la surpopulation carcérale et
d'autre part de réglementer la détention provisoire ou de construire d'avantage
d'institutions pénitentiaires, les parlementaires persistent dans l'idée selon
laquelle les alternatives sont prometteuses. Nul doute que l'aspect financier de
telles mesures constitue une motivation primordiale, avant même les
considérations de réinsertion.
Dans cette optique, le garde des
Sceaux, Pierre Méhaignerie dans une circulaire adressée le 14 avril 1994 aux
procureurs généraux demandait aux magistrats de "développer le recours aux
peines non privatives de liberté" .
C'est également dans cet état
d'esprit que le sénateur Guy Cabanel avait été chargé par le Premier ministre
Edouard Balladur (puis Alain Juppé), d'une mission parlementaire dans le but de
trouver des peines alternatives afin "que ne se pérennise une surpopulation
pénale au sein de établissements" (sic) et accessoirement "pour permettre la
mise en place d'une véritable politique de prévention de la réci-dive" .
Mis en mission parlementaire le 20 février 1995 par Edouard Balladur,
le sénateur Guy Cabanel déposa, le 4 août 1995, son rapport intitulé : Pour une
meilleure prévention de la récidive. Vingt propositions pour faciliter la
prévention de la récidive, lutter contre la surpopulation carcérale et répondre
à l'augmentation de la délinquance.
Ce rapport s'articulait autour de
trois axes. Tout d'abord en une dizaine de pages, Guy Cabanel présentait le
phénomène de la surpopulation carcérale par une étude historique et
sociologi-que. Puis, il rappelait les dispositions que les parlementaires
avaient déjà adoptés pour tenter de prendre en charge l'évolution de la
population carcérale et pour prévenir la délinquance. Cette démarche
s'organisait en une trentaine de pages proposant des "réponses quantitatives" :
construction de prisons, et "qualitatives", c'est-à-dire l'ensemble des
alternatives déjà évoquées précédemment. Enfin, le troisième temps de sa
réflexion occupait près de cent pages. Il concernait ses propositions pour
évi-ter l'incarcération et empêcher la récidive. Monsieur Cabanel fit alors
vingt suggestions. Dix-neuf d'entre-elles visaient à améliorer ce qui existait
déjà, tandis que la vingtième était selon son propos "une so-lution novatrice".
Elle consistait a pratiquer l'Assignation à Domicile sous Surveillance
Electronique (ADSE). C'est cette proposition, que nous nous proposons à présent
d'étudier plus en détail.
En premier lieu, il convient de mieux se
familiariser avec cette procédure.
Nous verrons ensuite comment cette
vingtième proposition, qui n'eut aucun écho dans la presse nationale, en dépit
de la parution d'un communiqué de presse , fut reprise dans le débat
parlementaire.
Enfin, nous soulignerons les nombreuses critiques, que
l'on est en droit d'exprimer contre ce projet.
Section 1 : Le dispositif technique du placement
sous surveillance
électronique
L'ADSE est une technique déjà assez ancienne, puisque sa mise au point
a été réalisée en Floride dès 1971. Depuis lors elle s'est étendue à l'Amérique
du Nord, à Hong Kong et a des pays européens, dont la Grande Bretagne, la Suède
et les Pays-Bas.
Le recours à la surveillance électronique est partout
techniquement identique. Il nécessite un émetteur, qui prend la forme d'un
bracelet en caoutchouc fixé discrètement à la cheville ou au poignet ; un
récepteur : une boite noire reliée au téléphone du domicile du condamné ; enfin
un ordinateur central qui permet de le suivre. Le condamné est le plus souvent
astreint à rester à son domicile. Il peut également être envisagé qu'il soit
autorisé à effectuer le parcours qui le sépare de son lieu de travail. En cas de
déplacement suspect, les autorités peuvent à tout moment intervenir. En fonction
de la nature de l'infraction commise vis-à-vis du règlement lié au port de ce
bracelet, elles peuvent décider un renvoi en prison. Enfin un système de fibre
optique empêche que le condamné enlève son bracelet et le fixe sur une autre
personne.
Section 2 : A qui s'adresse ce mode de surveillance ?
D'une part, dans tous les pays ou elle est appliquée, cette alternative
doit être acceptée par le condamné et parfois aussi par son entourage.
D'autre part, il convient que le législateur définisse les conditions
d'application en fonction de la gravité des infractions. L'ADSE est partout où
elle est appliquée réservée aux condamnés ne présentant aucun caractère de
gravité, c'est-à-dire a ceux ayant commis un délit, mais pas un crime. Monsieur
Cabanel à évoqué les peines que le bracelet électronique serait susceptible de
remplacer. Ainsi, il envisageait de le proposer en priorité aux
"primo-condamnés" pour "les infractions d'une gravité limitée" : conduite en
état d'ivresse, usage de stupéfiant, violence conjugale...
Il
imaginait également son application pour les "fins de peine", afin de pouvoir
suivre les condamnés sortant de prison et ainsi permettre d'éviter de nouveaux
dérapages.
Le sénateur était en revanche très réservé sur l'usage du
bracelet à titre d'alternative à la prévention provisoire. Selon lui, rien ne
garantissait que le prévenu n'aille pas détruire des pièces à convictions ou
entrer en contact avec les parties impliquées dans l'affaire.
Section 3 : Quels sont les avantages escomptés ?
Le sénateur a dressé l'inventaire d'un certain nombre d'obstacles
s'opposant à l'ADSE pour mieux les dénoncer, laissant ainsi apparaître les
avantages indéniables que ce mode de surveillance présentait à ses yeux.
Tout d'abord juridiquement le recours à l'Assignation à Domicile Sous
Surveillance Electronique (ADSE) est compatible avec les dispositions de la
Convention de sauvegarde des Droits de l'Homme, qui dans son article n°8
reconnaît le droit au respect de la vie privée ou encore le droit de libre
circulation. En effet l'exercice de ces droits peuvent légalement faire l'objet
de restriction pour un individu qui a commis une infraction pénale. D'ailleurs,
le Conseil de l'Europe a adopté le 1er février 1995 un texte, demandant la
limitation du recours à l'emprisonnement et le développement des peines
alternatives.
D'autre part du fait que le bracelet sera proposé et non
im-posé, il y a, en principe, peu de risque psychosociologiques ou mêmes
médi-caux. "Le syndrome Big Brother" ou encore "le risque d'un imperium
électronique sur l'individu", selon les propres mots du sénateur Cabanel,
n'étaient que des objection de principe, des fantasmes. Pour le reste, le
contrôle par bracelet électronique pré-sentait trois avantages majeurs pour le
système judiciaire français.
Tout d'abord, les expérimentations qui
ont été menées en Suède, lui permirent de dresser un bilan positif du placement
sous surveillance électronique en terme d'exécution de la peine. Les
statistiques déjà ancienne en provenance des Etats-Unis lui semblaient également
encourageante concernant la non-récidive. En 1971, le premier programme
concernant les jeunes délinquants n'avait vu que 2% des condam-nés porteurs du
bracelet commettre une nouvelle infraction.
Le sénateur envisageait de
pouvoir appliquer ce système à 6.000 ou 10.000 individus par an, si on acceptait
de le proposer aux personnes condamnées à des peines inférieures à trois mois et
ne présentant pas de critères de dangerosité. Cet effectif était à met-tre en
rapport avec le trop plein des prison françaises, qui, en 1995, s'élevait à un
peu plus de 9.000 détenus. Dans cette optique, le sé-nateur Guy Cabanel pouvait
donc considérer qu'il avait trouvé une solution au problème du surpeuplement
carcéral.
Enfin, le dernier avantage mis en exergue par le rapport
sénatorial était d'ordre économique. Sous le titre "des avantages fi-nanciers
substantiels", Monsieur Cabanel chiffrait l'utilisation d'un tel procédé. Après
avoir comparé les expériences dans divers pays, il concluait que le coût
journalier par prisonnier pris en charge pouvait s'estimer entre 80 F et 120 F
la journée. Somme net-tement inférieure aux 450 F que coûtent, en moyenne, une
journée dans une ins-titution pénitentiaire, de gestion privée ou publique !
*
Au terme de sa mission parlementaire, le sénateur Cabanel proposa une
vingtaine de mesures. Parmi celles-ci, le placement sous surveillance
électronique, lui paraissait être le "remède" à la surpopulation carcérale
française.
La surveillance électronique des détenus, selon son
analyse, ne présentait pas d'empêche-ment majeur à son application rapide en
France. Voyons à présent comment cette proposition fut accueillie par les
parlementaires et le gouvernement.-CHAPITRE II-
L'ADSE :UN PROCEDE QUI SEDUIT
LES PARLEMENTAIRES
Le rapport de Guy Cabanel ne retint donc pas l'attention des médias,
qui, selon ses propres termes "ont préféré se montrer prudents" . En revanche sa
vingtième proposition suscita immédiatement un vif intérêt au sein du
Sénat et auprès du garde des Sceaux et ministre de la Justice, Jacques Toubon.
Nous verrons également qu'une fois écarté la possibilité de proposer
le bracelet électronique aux prévenus placés en détention préventive, l'ADSE fut
à la quasi-unanimité adoptée par les parlementaires.
Section 1 : Un rapport attendu par le législateur
Le rapport Pour une meilleure prévention de la récidive, rendu public
le 4 août 1995, a assurément été lu avec intérêt, aussi bien à la direction des
affaires criminelles et des grâces, qu'au Palais du Luxembourg.
En
effet, dès le 31 août le sénateur RPR du Doubs, Georges Gruillot, demanda (par
le biais des questions au gouvernement) au garde des Sceaux et ministre de la
Justice de bien vouloir lui préciser "quelles suites il entend donner au rapport
d'orientation présenté par son collègue". Il devra toutefois attendre jusqu'au
24 janvier 1996 pour obtenir une réponse officielle .
Une lettre en
date du 22 juin 1995 laissait apparaître que le garde des Sceaux avait "pris
connaissance avec beaucoup d'intérêt des propositions contenues" dans le
rapport Pour une meilleure prévention de la récidive.
Les arguments
avancés par le sénateur firent forte impression, puisque monsieur Toubon
souhaita alors obtenir des compléments d'information et notamment "une étude
affinée du coût de la surveillance électronique".
Section 2 : L'ADSE remplacera-t'elle
la détention
provisoire ?
Dans sa missive en date du 22 juin, ainsi que dans sa
réponse au sénateur Gruillot, le 24 janvier 1996, le garde des Sceaux,
considérait que l'ADSE pouvait être un substitut à la détention provisoire.
Or, de l'aveu même de Guy Cabanel, un profond désaccord l'opposa sur
ce point au ministre de la Justice.
En effet, le sénateur dans son
rapport se montrait particulièrement retissant à l'utilisation du bracelet en
lieu et place de la détention provisoire, craignant que le prévenu ne puisse
profiter de sa "liberté électronique" pour détruire des documents ou prendre
contact avec les autres parties mises en cause.
Cependant, le Garde
des Sceaux espérant régler le problème de l'abus, de ce qui est de par la loi de
1970 une situation d'excep-tion, pensait pouvoir appliquer l'ADSE aux prévenus
en attente de jugement.
Le différent entre les deux hommes remonta
alors jusqu'au Premier ministre qui trancha en faveur de l'analyse de Monsieur
Cabanel.
Même si l'épineux problème de la détention provisoire, ne
pouvait pas, du moins dans un premier temps, être réglé par le placement
sous surveillance électronique, le rapport sénatorial n'en fut pas pour autant
oublié. Au contraire, monsieur Cabanel redoubla ses efforts. Ainsi, il proposa
aux parlementaires une proposition de loi, afin d'essayer de manière
expérimentale cette peine substitu-tive à la prison.
Section 3 : Le bracelet électronique adopté à
la
quasi-unanimité des parlementaires
La dissolution de l'Assemblée nationale, au printemps 1997, faillit
faire échouer ces projets. Alors que les députés et les sénateurs s'étaient
prononcés en faveur de l'ADSE, malgré une farouche opposition des élus
communistes, les élections législatives allaient laisser cette proposition de
loi en suspend.
La victoire de la gauche, et la nomination d'un
Premier ministre socialiste, n'enterra pas pour autant le bracelet électronique.
Au contraire même, la "navette législative" revenant aux sénateurs, le placement
sous surveillance électronique obtint, en deuxième lecture, l'aval des élus du
Palais du Luxembourg le 12 décembre 1997 . Cette nouvelle alternative à
l'emprisonnement fit la quasi-unanimité des élus RPR, UDF et PS. La timide
abstention des sénateurs communistes, pourtant les plus farouchement opposés à
ce projet, du temps où ils étaient dans l'opposition, n'y changea rien.
Nombreux furent ceux qui mirent en avant les économies substantielles
liées à cette technologie de surveillance. Pour sa part, Robert Badinter,
l'ancien garde des Sceaux et sénateur socialiste des Hauts-de-Seine, déclara :
"Il s'agit d'une tentative moderne de réduire la surpopulation des prisons et
limiter l'incarcération".
*
En proposant une solution "novatrice", qui permettrait à l'Etat de
réaliser des économies substantielles et éventuellement de mieux réinsérer les
condamnés, le rapport du sénateur Cabanel intéressa immédiatement le
législateur.
Après une adoption troublée par les vicissitudes de la
vie politique française, l'ADSE outrepassa les clivages politiques.
L'inscription du placement sous surveillance électronique au registre
des peines applicables en France ne suscitera probablement pas d'émotion dans
les médias, qui ont jusqu'à présent choisi de ne pas se mêler du semblant de
débat animant les parlementaires.
La société française peut-elle
réellement se passer d'une réflexion sur les implications futures d'une telle
procédure de surveillance ?
Puisque les "faiseurs d'opinion"
restent muets, il faut dès lors organiser une réaction à un projet
trompeur et dangereux.
Trompeur, car moins novateur qu'il n'y parait.
Dangereux, car portant les germes d'une menace pour tous les citoyens
de ce pays, qu'ils aient maille à partir avec la Justice ou non.
-CHAPITRE III-
UNE LOI SUREMENT INEFFICACE, ASSUREMENT DANGEREUSE, MAIS
INCONTESTABLEMENT ECONOMIQUE
Le projet sénatorial de placement sous surveillance électronique,
adopté depuis peu par les parlementaires, peut faire l'objet de nombreuses
critiques.
La première que nous lui adresserons remet en cause son
caractère prétendument novateur.
Nous évoquerons ensuite ce qui à nos
yeux est le principal danger lié à l'utilisation du bracelet électronique,
c'est-à-dire la mise en oeuvre d'une arme nouvelle du contrôle social, dans la
logique d'une microphysique du pouvoir.
Section 1 : La surveillance par bracelet électronique
est-elle vraiment
novatrice ?
Le sénateur Cabanel en était convaincu, cette alternative à
l'emprisonnement devait marquer un tour nouveau dans la politique pénale
française. Il s'étonnait même de son audace vis-à-vis de la prison, qu'il
considérait comme "inutile, dangereuse et coûteuse pour la société française" .
De son propre aveu ses positions inquiétaient ses amis, au sein de son parti et
du gouvernement. Pourtant à bien y réfléchir, le bracelet électronique n'est
novateur, ni sur la forme, ni sur le fond.
I. Sur la forme, la surveillance électronique a
déjà démontré ses limi-tes
Il ne s'agit, en effet, que de d'importer en France un système à
l'oeuvre depuis vingt-cinq ans aux Etats-Unis. Le principe de bracelet
électronique est d'ailleurs breveté. Il est revendu "clé en main" aux états qui
souhaitent l'importer. En 1989 déjà, le rapport parlementaire Bonnemaison avait
évoqué cette alternative à l'emprisonnement, sans vraiment retenir l'attention.
Monsieur Cabanel illustrait à l'envie ses propos de l'expérience
suédoise, qui, selon lui, était la preuve irréfutable de la pleine réussite de
la mission de réinsertion assigné à l'ADSE. Cependant, même en cela Guy
Cabanel ne fit que reproduire un schéma de pensée déjà acculé. Depuis trente ans
la France lorgne sur le modèle scandinave, elle tente de l'imiter sans succès.
Pour le bracelet électronique comme pour les expériences de prison alternative,
c'est sans doute plus le mode de vie et de comportements des scandinaves, que
les artifices qu'ils utilisent qui font la différence en terme de non-récidive.
II. Sur le fond, le bracelet électronique s'appuie
encore et toujours sur "les vieilles
fonctions carcérales"
Michel Foucault avait dès 1976 établi les trois ressorts, que
l'institution carcérale souhaitait utiliser en milieu ouvert au travers des
alternatives à la prison. Le rapport de monsieur Cabanel, s'inscrivait
parfaitement dans cette logique en s'appuyant sur les "vieilles fonctions" que
sont : l'autopunition (comme principe de la correction), la famille (comme agent
de la légalité), le travail (comme agent essentiel de la pénalité).
Tout d'abord, comme il l'était précisé à maintes reprises dans le
rapport, le bracelet sera proposé, mais pas imposé. Cette disposition implique
donc l'acceptation par le prisonnier de sa peine. Cette soumission a toujours
constitué l'un des projet de la prison : soumettre le corps du prisonnier,
remodeler son âme.
Il est à noter que les Suédois vont plus loin. En
effet il font payer la surveillance par le détenu. Certes cela permet de
réaliser quelques économies, mais surtout cela oblige l'individu à
penser d'avantage à sa peine. Ce principe n'est qu'une variante du système
chinois, qui facture les balles utilisées lors des exécutions capitale à la
famille du défunt.
Ensuite, il était bien précisé dans le rapport
sénatorial, devenu loi, que :
"L'intéressé doit être suffisamment bien intégré dans son milieu familial, social et professionnel pour bénéficier de l'assignation à domicile" .
Le travail et la famille sont une fois de plus au coeur du processus de
ressocialisation. Peu importe si les prétendues vertus du foyer (la cellule
familiale entretenue grâce au travail) n'ont ja-mais vraiment démontrées leur
faculté à faire réintégrer des individus qui sont sortis du rang.
Le
sénateur Cabanel n'a fait en réalité que reconduire les normes de notre société
: rien de bien novateur en cela.
Il convient également de se demander,
quelle est la place de la famille et du travail dans notre société soumise à
l'implosion des structures familiales et au chômage. N'est-il pas illusoire de
considérer que ces valeurs "bourgeoises" en crise (recherche de l'aisance
matérielle et de la tranquillité au sein du foyer), vont permettre
l'insertion ou même la réinsertion ?
III. Les imprévus de cette procédure de surveillance
Cette loi fraîchement adoptée devrait, en toute logique, susciter une
puissante réaction au regard de la profonde injustice sociale qu'elle renforce.
Les sans-domicile, les sans-travail, les sans-famille, les sans-téléphone
devront-ils en être exclus ?
Une telle pratique s'opposerait au
principe de la justice égale pour tous, imposé comme principe fondateur de la
République à la Révolution.
Pour masquer cette déficience le sénateur
avait émis l'hypothèse que des associations caritatives pourraient venir en aide
aux plus démunis, pour leur permettre d'accéder au principe de la surveillance
électronique. Il envisageait même de créer des structures associatives qui
fourniraient des hébergements, avec des lignes de téléphone, au sein
desquels les condamnés pourraient être confinés... Monsieur Cabanel s'était-il
rendu compte que pour essayer de "démocratiser" son projet, il venait
d'inventer... la prison. Mais une prison moderne au sein duquel chacun devenait
son propre gardien... Cette invention s'inscrivait en toute logique dans la
lignée du Panopticon de Jeremy Bentham.
On peut également douter de la
probabilité de réinsertion d'un individu placé sous le contrôle permanent d'un
petit bracelet de caoutchouc. Quelle pourra être sa vie sociale tout en étant
enfermé en permanence à son domicile ? Quelle sera sa probabilité de trouver ou
de conserver un emploi ? D'ailleurs, aura t'il une chance de se réinsérer ? Ne
portera-t'il pas toute sa vie le stigmate de sa peine ?
Enfin, le
bracelet, comme la prison devra servir de symbole, afin de dissuader la
délinquance. Une trop grande discrétion du système nuirait à l'exemplarité. Il
faudra donc organiser une publicité de cette peine. Car le bracelet ne prive pas
seulement de liberté, il peut aussi par le biais de la rumeur soumettre
l'individu au jugement et au châtiment public. Or, une rumeur s'amplifie et ne
s'arrête pas. Un individu purgera sa peine ad vitam aeternam. Même une fois
"réglée sa dette", il restera l'opprobre de la société.
L'ADSE prend
donc le risque de créer de nouveaux parias au sein de notre société. La
possibilité aussi pour les victimes de se venger d'un individu, qui est si
facilement accessible à son domicile.
Le bracelet électronique n'est
en réalité novateur ni sur la forme, ni sur le fond. En revanche il présente de
nombreux dangers, dont celui de voir se mettre en place d'une manière
quasi-institutionnelle une justice à deux vitesses.
D'ailleurs les
sénateurs communistes, rejoint par le député socialiste Julien Dray ne s'y
trompèrent pas manifestant leur crainte de voir le bracelet électronique destiné
à la "délinquance en col blanc". Devant la recrudescence des instructions
impliquant hommes politiques et hommes d'affaires le risque est réel !
Enfin, il convient de réfléchir à la société qu'une telle pratique
participe à construire. Une société où les fonctions carcérales de
ressociabilisation par le travail, par la famille, et par
l'auto-culpabilisation, ne seraient plus contenues dans l'enceinte des prisons,
mais diffusées dans le corps social tout entier. La vie privée des individus
serait alors exposée à la lumière du pouvoir jusque dans ses moindres détails.
Section 2 : Le bracelet électronique,
nouvelle arme du
contrôle social
Pour les autorités, la surveillance électronique présente deux
avantages fondamentaux, une économie de coût et une "économie de pouvoir". La
conjonction de ses deux éléments facilite l'utilisation de procédures de
contrôle social. Elles seules peuvent permettre d'atteindre le but de la
"société bourgeoise" : l'avènement d'un vé-ritable société de surveillance.
I. Une économie financière
Nous l'avons déjà évoqué, le pouvoir de punir coûte cher. Le critère économique est de plus en plus pris en compte par la justice. D'ailleurs le rapport de monsieur Cabanel faisait du faible coût de l'ADSE un argument décisif en vue de son adoption. Mais à quoi peut servir cet argent que l'Etat va économiser ? Dans les discours, on l'assignera a de nobles ambitions, réduire le chômage, améliorer le système éducatif... une autre utilisation est envisageable. L'économie réalisée peut également permettre à multiplier les peines, puisque il sera désormais possible de les appliquer. Le sénateur Cabanel était d'ailleurs conscient de ce risque puisqu'il le considère comme l'un des moins négligeable :
"La surveillance électronique contiendrait en germe le risque d'une
augmentation de la répression par son application à des personnes qui auraient
bénéficié d'une peine moins contraignante telle qu'un sursis" .
Cette
idée n'est d'ailleurs pas du tout farfelue : suite à l'adoption de la loi
consacrant l'ADSE, l'ancien garde des Sceaux, Robert Badinter mit en garde
contre une dérive du système consistant à remplacer la libération conditionnelle
par le placement sous surveillance électronique.
Non seulement le
bracelet électronique permet de réaliser une économie financière, permettant
ainsi de faire appliquer plus de peines, mais surtout il est également synonyme
d'économie de pouvoir.
II. Une économie de pouvoir
Les journaux nationaux, qui n'ont que peu fait l'honneur de leurs
colonnes au rapport sénatorial, puis à la loi instituant le bracelet
électronique, ne se désintéressent pas pour autant des procédures d'application
des peines... quand elles font appel au sensationna-lisme. Ainsi, pendant que le
sénateur Cabanel préparait son rapport, Libération, Le Monde ou encore Le
Figaro firent l'honneur de leurs colonnes au rétablissement des "chaînes
aux pieds" des condamnés, dans l'état américain de l'Alabama.
Cette
décision du gouverneur républicain Fob James a connu une couverture médiatique
importante, car elle est la représentation, facilement compréhensible de tous,
de la peine infamante. Au delà du parallèle que l'on pourrait faire entre les
deux procédures, l'enjeu du bracelet électronique nous parait plus important
pour notre société. Alors que les chaînes sont une résurgence du passé, l'ADSE
s'inscrit dans un processus long d'économie du pouvoir.
Ainsi, Michel
Foucault dans Surveiller et Punir, a expliqué le passage du supplice des corps à
des une humanisation de la peine, par la volonté d'économiser le pouvoir pour
mieux le distribuer. En effet les supplices (flétrissure, écartèlement,
pilori...) ou les entraves (chaînes et boulets...) supposaient une forte
concentration de pouvoir. Le corps du condamnés était alors le lieu
d'application du pouvoir, lieu où s'affirmait la dissymétrie des forces entre le
condamné et le Prince. Cependant, cette pratique nécessitait une forte dépense
de pouvoir et pour mieux le gérer et le répartir on créa des peines plus
humaines, par le jeu du discours, de la publicité calculée, de l'exemple.
On inventa aussi le Panopticon, qui instaura le regard d'autrui comme
mode de surveillance. Cette volonté de "rendre aussi discret que possible le
singulier pouvoir de punir" , cette microphysique du pouvoir, on peut aisément
la voir à l'oeuvre dans le placement sous surveillance électronique.
Section 3 : L'ADSE, une peine dans la logique
de la
"microphysique du pouvoir"
Le procédé permet au principe de microphysique du pouvoir
d'atteindre un nouveau stade. La surveillance ne passe même plus par le
regard d'autrui, mais par deux canaux invisibles : les ondes électriques (qui
lient le condamné au poste de contrôle) et l'autodiscipline (l'acceptation par
l'individu de sa peine). Le principe ne nécessite plus de gardien puisque chaque
individu est susceptible d'être son propre cerbère.
La conjonction
d'une économie financière et d'une économie de pouvoir est donc susceptible
d'accroître le contrôle social et atteindre ainsi le projet d'une société de
surveillance. Ce contrôle pouvant à présent s'étendre selon un double principe
d'horizontalité (au plus grand nombre d'individus) et de verticalité
(surveillance de plus en plus précise des activités de chaque individu).
I. Une surveillance, qui peut s'étendre à tous
La discrétion du procédé est sensée permettre au condam-né de
ressembler à ces concitoyens, à défaut d'avoir une existence normale. Si le
condamné ressemble aux citoyens, par effet de réciprocité on peut se demander si
chaque citoyen ne va pas devenir un condamné.
En faisant tomber le
murs des prisons, en supprimant la distinction entre l'en-dedans et l'en-dehors,
la surveillance électronique permet la propagation des principes carcéraux à
l'ensemble de la société. A terme l'application d'une mesure d'exception peut
devenir commune : Pourquoi ne pas obliger les étrangers de passage en France à
porter ce stigmate, afin de se prémunir contre toute im-migration ? Pourquoi ne
pas envisager en cas d'épidémie de faire du bracelet électronique une "crécelle
moderne"? Si l'on décrète qu'il en va de la Santé publique, on pourrait
localiser en perma-nence les porteurs de virus... celui du SIDA par exemple.
Ce risque de banalisation d'une peine stigmatisante est réel.
Qu'adviendra-t'il le jour ou un gouvernement peu enclin à respecter les Droits
de l'Homme les plus élémentaires décidera d'étendre le part du bracelet
électronique de ceux qui sont reconnus hors la loi à ceux qui ont la plus forte
potentialité de l'être un jour (des cibles spécifiques sont dès à présent
envisageables : alcooliques, toxicomanes, étrangers).
D'ailleurs ce
principe d'extension d'une procédure carcérale à l'ensemble de la société n'est
pas nouveau. La photo signalétique fut tout d'abord l'attribut des repris de
justice, avant d'être imposé à tous par le biais de la carte nationale
d'identité. Illustrant ce propos, Michel Foucault, en 1975 dans Surveiller
et punir, ne nous a-t'il pas averti du danger de propagation des principes
carcéraux, en écrivant :
"Quoi d'étonnant si la prison ressemble aux usines, aux écoles, aux casernes,
aux hô-pitaux, qui tous ressemblent aux prisons ?" .
II. Une surveillance, qui peut s'étendre à toutes
les ac-tivités
Puisque c'est l'individu qui s'auto-contrôlera, l'Etat n'enfreindra pas
le droit au respect de la vie privée.
Ne s'y trompant pas, le sénateur
Guy Cabanel a déjà énuméré les innombrables possibilités de son procédé
"novateur". En Angleterre, on envisage de l'utiliser contre les violences
dans les enceintes sportives en empêchant les prétendus "hooligans" de quitter
leur domicile lors des matchs de football. Il est également possible de
contrôler un toxicomane, qui est sensé suivre un traitement thérapeutique. Il
est également envisageable de placer au domicile du porteur de bracelet un
testeur d'alcoolémie, auquel il devrait se soumettre à intervalles réguliers et
dont les résultats seraient communiqués instantanément à l'ordinateur central...
Il est à terme possible d'envisager des contrôles liés à ce bracelet
électronique remettant pleinement en cause le droit à la liberté privée,
théoriquement reconnu à tout individu.
En 1976, à l'occasion d'une
conférence à Montréal sur les alternatives à l'emprisonnement, Michel Foucault
nota, d'une manière quelque peu prophétique :
"Un individu en probation, eh bien, c'est un individu qui est surveillé dans
la pléni-tude ou dans la continuité de sa vie quoti-dienne : en tout cas dans
ses rapports avec sa famille, avec son métier et ses fréquentations ; c'est un
contrôle qui va s'exercer sur son salaire, sur la manière dont il utilise ce
salaire, dont il gère son budget ; surveillance sur son habitat également" .
*
Véritable menace pour chaque individu, à terme, le bracelet
électronique n'a donc aucune raison de se contenter de surveiller les condamnés
en leur restreignant certaines activités... Selon le principe communément
admis : "les gens honnêtes n'ont rien à se reprocher"... chaque français pourra
bientôt être suivi en toutes circonstances, dans les actes de sa vie publique ou
privée. Dans cette optique, la sur-veillance électronique devient une arme d'une
efficacité redouta-ble, pour un Pouvoir enfin techniquement capable d'imposer
d'une manière implacable son projet de société de surveillance.
-CONCLUSION-
En ressituant la proposition sénatoriale d'Assignation à Domicile sous
Surveillance Electronique, puis son adoption par le Parlement, dans une
dynamique plus ancienne de recherche de peines de substitution à
l'emprison-nement, notre posture "foucaldienne" nous enrichit de précieux
enseignements.
Tout d'abord, il semble que l'Etat, d'une manière
constante, décide des peines et de leur application à partir d'une logique
économique et non sociale. Qu'il s'agisse d'économie financière ou d'économie de
pouvoir, ces préoccupations surclassent toujours le principe de réinsertion de
l'individu dans la société.
Le projet de surveillance par bracelet
électronique, qui n'a généré que peu de réactions au sein de la société civile
sera prochainement à l'expérimentation en France. En effet, le placement sous
surveillance électronique présente bien des avantages pour le législateur, qui
pourra désormais considérer le domicile de chacun comme une prison
po-tentielle.
Le manque d'intérêt manifesté par les médias à ce sujet
est d'autant plus inquiétant que, cette peine "novatrice" en matière de contrôle
social, est susceptible de devenir, dans un avenir proche, une véritable menace
pour la liberté de chaque individu.
D'un "pouvoir pas capable de
pratiquer une analyse individuali-sante et exhaustive du corps social" , on
risque de passer à une société d'individus et "visibles" en permanence par
l'Etat.
La démarche de Michel Foucault, est évidemment critiquable.
Ainsi, on peut démontrer l'échec historique du Panopticon, puisqu'au XIXème
siècle seules douze prisons cellulaires sur trois cents ont été effectivement
construites sur ce modèle. On peut également remettre en cause sa vision
quasi-marxiste de la bourgeoisie. Il est aussi possible de dénoncer son refus de
toute alternative à la prison, autre que la recherche d'une nouvelle société, ou
l'Etat n'aimerai plus les illégalismes. Malgré tout, son analyse reste
séduisante. Pour s'en convaincre, il suffit de relire la conclusion de
Surveiller et Punir :
"S'il y a un enjeu politique d'ensemble au-tour de la prison, ce n'est pas de savoir si elle sera correctrice ou pas ; si les juges, les psychiatres ou les sociologues y exerce-ront plus de pouvoir que les administra-teurs et les surveillants ; à la limite, il n'est même pas d'alternative à la prison ou autre chose que la prison. Le problème actuelle-ment est plutôt dans la grande montée de ces dispositifs de normalisation et toute l'étendue des effets de pouvoir qu'ils por-tent, à travers la mise en place d'objectivi-tés nouvelles" .
Certes, les prisonniers incarcérés dans des conditions indignes dans
les institutions carcérales françaises pourront être choqué par la position que
nous avons développée. Il ne faut pourtant pas se méprendre, nous sommes
conscient qu'il vaut mieux être détenu à son domicile que dans une cellule.
Cependant, il nous a semblé plus important de comprendre les véritables
préoccupations des parlementaires, qui se soucient bien moins des conditions de
vie des détenus, que du coût qu'ils représentent.
Non la prison n'est
pas une solution aux maux de la société, mais à l'évidence, la surveillance par
bracelet électronique dépasse le champ des procédures d'application des peines.
Une fois de plus, le progrès technique est mis au service de la socié-té de
surveillance. Par le biais de moyens légaux et connus (vidéo surveillance,
bracelet électronique...) ou par des subterfuges illégaux et moins connus
(surveillance des individus par le truchement des cartes magnétiques ou à puces,
des systèmes d'orientation GPS, des téléphones cellulaires, etc.) l'Etat dispose
des moyens d'un véritable contrôle de son territoire et surtout de ses
individus.
Dès lors, il est souhaitable de considérer l'adoption de
l'ADSE, non pas comme une banale loi pénale, mais bien comme un élément du débat
sur les nou-velles technologies de pouvoir.
Bibliographie :
Sources orales :
*Intervention de Monsieur Cabanel aux Entretiens de l'IEPG.- Grenoble.- 11 mai 1996.
Sources écrites :
I Sur la prison :
*"Prisons à la dérive".- Esprit.- Oct. 1995.- p.101-161.
*PERROT Michelle.- L'impossible prison.- Paris : Seuil, 1980.
La prison vue par Michel Foucault :
*FOUCAULT Michel.- Surveiller et punir.- Paris : Gallimard (Collection Tel), 1993.- 364p.
*Le Panoptique précédé de l'oeil du pouvoir, entretien avec Michel Foucault.- Edition Bellond.-pp 9-31.
*Magazine Littéraire.- Juin 1975 n°101-pp.13-35.
*Actes.- Eté 1986, n°54.-pp.74-91.
II Sur les alternatives à l'emprisonnement
en géneral...:
*"Alternatives à l'emprisonnement".- Actes.- Décembre 1990, n°73.-pp. 2-59.
*"Droit Pénal, bilan critique".- Pouvoirs.- 1990, n°55.- pp.4 -132.
III...et sur la surveillance par
bracelet
électronique en particulier :
*CABANEL Guy.- Rapport "Pour une
meilleure prévention de la récidive".- Paris : La Documentation Française.-
Avril 1996.